De l’interprétation musicale à l’improvisation musicale (1)

Bonjour chez vous…

Passer de l’interprétation musicale à l’improvisation musicale est une étape difficile, même pour certains excellents instrumentistes. Ils se retrouvent soudain totalement paralysés à l’idée d’inventer eux même de la musique.

C’est que l’improvisation musicale nécessite avant tout un changement de comportementLes automatismes œil/doigts liés à la lecture n’ont plus cours ; c’est l’oreille et l’imagination qui doivent les remplacer.

Si l’oreille et l’imagination créatrice priment dans l’improvisation musicale, il faut développer ces deux domaines fondamentaux.

L’oreille est un organe fondamental qui s’éduque de multiples façons et de façon infinie, ceci est une telle évidence que l’on oublie l’essentiel :
L’oreille permet de sélectionner, trier, la musique que l’on veut improviser. Il faut prendre le temps de chercher et choisir les modèles les plus représentatifs de « l’idéal » auquel on veut parvenir.

L’institution insiste sur le travail de l’oreille analytique (qui est important), c’est la reconnaissance des intervalles. Certains possèdent l’oreille absolue, vécu comme une espèce de don divin réservé à une élite. Il faut toutefois accorder du temps à l’oreille critique, car lorsqu’on débute en improvisation, on n’a souvent pas une idée précise de la musique que l’on désire jouer. C’est en avançant dans la pratique, en la confrontant aux autres et à l’expérience de la vie, que le projet se précise. On a le désir de chercher et copier ses modèles par le biais de cette oreille critique.

L’oreille critique permet de préciser un projet dans l’improvisation musicale, c’est choisir la (ou les) musique(s) que l’on aime, c’est aussi s’adresser aux personnes qui travaillent dans la même direction que vous et qui sont fortes dans leur domaine. Le travail simultané (et indivisible) de l’oreille analytique et de l’oreille critique permet « d’entendre des couleurs » dans l’improvisation musicale. Les couleurs fondamentales (majeures, mineures, augmentées, diminuées) ont des règles précises de construction que l’on doit analyser pour les connaître et les comprendre ; mais c’est l’oreille critique qui va orienter le choix, la préférence de telle ou telle couleur dans une improvisation musicale et tout ceci en temps réel de surcroît.

Le travail de l’interprétation est important, à condition d’en percevoir clairement les objectifs (développement des automatismes œil/doigts liés à la lecture, développement de la technique instrumentale …). Pour le travail de l’oreille critique (et de l’imagination créatrice), le relevé (ou transcription) est à mon sens plus pertinent pour parvenir à la vraie improvisation musicale. Qu’appelle-t-on le relevé ?

Il s’agit de partir du principe suivant :
Si je peux chanter (ou fredonner) de mémoire tel ou tel passage improvisé (ou non) dans un morceau, si j’en ai intégré toutes les subtilités de l’accompagnement rythmique (piano, basse, batterie) et si je voue un “véritable culte” au morceau ou à l’artiste concerné, alors je peux jouer ce passage.

Nul besoin de support visuel, le travail de l’oreille suffit. On développe autre chose que des automatismes œil/doigts/lecture, c’est un autre travail qu’il faut bien différencier de l’interprétation d’une partition musicale.

C’est jouer “simplement” ce que l’on entend en développant progressivement son oreille, sa mémoire auditive et à plus long terme, son imagination créatrice. Le relevé est un travail long et délicat. Difficile pour les musiciens qui ont nié ou négligé cet aspect « primaire », voire archaïque, de la musique.

On peut aisément faire le parallèle avec l’apprentissage d’une langue étrangère où l’on apprend d’abord l’articulation précise des mots, leur sens, leur prononciation, leur “musicalité” en quelque sorte …. Pour ensuite être capable d’improviser des phrases verbales, une fois seul dans un pays étranger.

Jacques Siron utilise une expression magnifique : apprentissage oral de la musique.

Avec le relevé, on écarte volontairement le confort qu’apporte le support papier, il faut se faire violence et renoncer à des années d’habitudes et de réflexes. C’est quelque part une façon de se mettre en danger, ne compter que sur soi.

Le travail du relevé développe des capacités fondamentales pour l’improvisateur : formation de l’oreille par une analyse fine des intervalles, analyse fine du (ou des) style(s), enrichissement du vocabulaire musical et par extension développement de ses propres idées.

On trouve aisément dans notre entourage (et dans le monde professionnel) des musiciens qui ne connaissent pas une seule note de musique mais qui sont capables d’interpréter un morceau à la perfection. C’est qu’ils ont développé d’autres qualités basées sur l’écoute fine, l’articulation, l’accentuation, la mémoire auditive, l’anticipation, le sens du rythme etc … Et c’est quelque part rassurant de constater qu’il n’est pas indispensable d’avoir fait 25 années d’études musicales pour interpréter un morceau de musique …

 

Avec mon expérience et un peu de recul dans ce domaine, je dirais que le plus difficile, si on veut entamer un travail efficace de transcription, c’est de bien le choisir. On pourra vite s’ennuyer et ne pas percevoir l’intérêt de l’exercice s’il est trop facile, autant que l’on pourra se décourager définitivement si le morceau est trop difficile. Cette première étape du choix est déterminante pour entretenir l’appétit, la motivation, la passion et l’envie.

Entamer un travail sérieux de relevé ne se fait pas à la légère, il faut aussi en ressentir le besoin. Beaucoup d’excellents musiciens n’ont jamais relevé une seule note de musique et s’en portent très bien comme ça.
Entamer un travail de relevé, c’est aussi exercer son oreille critique en faisant un travail sur soi même. C’est s’interroger et s’orienter vers une direction musicale, un style, un courant, une mode … Il s’agit d’un travail personnel assez long, dont on ne perçoit pas tout de suite l’extraordinaire richesse, et le risque est grand de se décourager.

Pour ma part, j’ai commencé sérieusement ce travail de relevé il y a de nombreuses années avec plusieurs phases de doutes, d’abandon et de découragement mais toujours avec l’idée que ce qui bloquait n’était “que” du domaine de la technique instrumentale. En revanche je me sentais de plus en plus à l’aise avec mon chant intérieur, le rythme, les intervalles et les gammes. Ce qui m’a naturellement conduit à reprendre un travail sur les gammes, arpèges, intervalles, modes, chromatisme et autres “tortures intellectuelles” (que je vous soummettrai prochainement, dans de prochains articles) mais avec un véritable objectif à long terme : progresser dans ma pratique du relevé.

Le travail de relevé ne doit pas se limiter à son propre instrument. Si vous êtes clarinettiste ou trompettiste, ne vous contentez pas de relever que des clarinettistes ou que des trompettistes.
Vous pouvez commencer par relever des chanteurs, c’est un peu plus abordable car il y a moins de variations de hauteur dans la voix et moins de modulations dans les chansons, que sur un instrument (ça dépend bien sûr du chanteur et de la chanson, d’où encore une fois la nécessité de bien choisir).  Si vous avez quelques notions d’un instrument autre que le votre, il est tout aussi intéressant de relever des choses simples, non pas pour devenir un virtuose, mais pour travailler votre oreille d’une façon différente. Je pense à la guitare, la guitare basse, le piano/clavier et même la batterie.

Je débute parfois un relevé au piano (plus facile d’accès), avant de le transposer et le jouer au saxophone. Cela me permet d’entendre le solo différemment, de retrouver les notes plus facilement (à l’aveugle); en revanche j’ai besoin du saxophone pour retrouver précisément le timbre et surtout l’articulation de l’artiste que je relève.

 

Mais comme un bon exemple vaut toujours mieux qu’une longue explication, je ne peux conclure cet article sans vous parler d’un artiste exceptionnel : Benoît Sauvé.

Il s’agit d’un flûtiste à bec absolument incroyable sortant des sentiers battus. Au delà de son niveau technique carrément époustouflant, il a acquis un sens du son, de l’articulation et de l’interprétation remarquables. Son sens de l’inventivité dans le domaine de l’improvisation musicale est sidérant.
Pour avoir l’honneur et le privilège de connaître personnellement cet artiste surdoué, je sais qu’il pratique le travail du relevé comme une véritable religion et que pour autant, dans ses propres compositions, il fait preuve d’une réelle personnalité musicale. Vous trouverez de nombreux liens sur Youtube montrant ce qu’il arrive à produire avec son “modeste” instrument et la musicalité qu’il dégage.

Relevé de Michael Brecker

Relevé de John Coltrane

 

Enjoy & Practice…

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  1. ganya

    Et bé dis moi,…, la musique finira bien par devenir une science.
    En attendant, je vais resumer tout ca pour essayer de faire court.

    1 – Tu souffles dans ton saxo (ou ton biniou si t’as pas de saxo).

    ==> Ca plait ou ca plait pas.

    2- Si ca plait pas, tu recommences jusqu’à ce que ca plaise.
    Et si ca plait ben… tu recommences (puisque ca plait)

    Bref… tu recommences

    Retour au 1

    ==>

  2. On peut voir les choses comme ça effectivement. Tout ça tourne autour du “ça plait ou ça plait pas …”

  3. Mais le souci, c’est que ça ne doit pas plaire à l’auditeur uniquement. L’émetteur est quand même pas mal concerné dans cette affaire. Il faut s’approcher d’un degré de satisfaction juste et équilibré entre les deux parties, sinon les premiers risquent de devenir passifs et blazés, et le second, un vulgaire fichier midi sans expression.

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