De l’interprétation musicale à l’improvisation musicale (3)

Bonjour chez vous …

La pratique du relevé est une activité tout à fait optionnelle pour un musicien, mais fondamentale pour le musicien improvisateur. Il ne s’agit ni plus ni moins que de faire de la « reprise » dans le sens courant du terme. Aujourd’hui lorsque l’on parle de reprise, on se contente de copier ce qui a déjà été fait. Copier par opposition à imiter

C’est le cancre qui copie à l’école. Il se contente de loucher subrepticement et avec une habilité redoutable, pour obtenir sans le moindre effort, les précieuses réponses du contrôle de mathématiques. Pas de recul, ni d’analyse sur la logique et la pertinence de ces réponses si malhonnêtement acquises. On est dans l’urgence et le rendement immédiat à très court terme.

Pour le musicien improvisateur, le terme imiter convient mieux. Imiter, c’est aussi copier mais avec une vision à plus long terme. C’est avoir un projet, une démarche, une envie. C’est surtout diversifier au maximum ses imitations pour enrichir son propre vocabulaire musical.

Pour ceux qui voudraient se lancer dans cette pratique aussi passionnante qu’enrichissante, je vous propose un petit guide pédagogique du relevé à l’usage des débutants. Noter aussi que Philippe Beaudoin a écrit un savoureux chapitre sur le sujet dans son ouvrage Jazz mode d’emploi volume 2. L’auteur reste persuadé que « le jazz se comprend et s’apprend par l’écoute et l’imitation intelligente des oeuvres des grands jazzmen , et non pas dans les livres » (et encore moins dans les blogs).

 

La première étape est décisive, il s’agit du choix du relevé. Comme je l’ai déjà écrit précédemment, on pourra se décourager et renoncer définitivement s’il est trop difficile ou ne pas trouver la motivation suffisante si il est trop facile. Il doit s’agir d’un choix personnel et individuel. Les relevés destinés à un morceau d’examen, ou choisis (plus ou moins) collectivement au sein d’une formation musicale, ne comptent pas car on est dans l’urgence, le rendement à court terme, la copie passive …

Le relevé doit avoir un réel intérêt pour vous :

  • Intérêt technique par rapport à votre propre instrument.
  • Acquisition d’un langage musical particulier qui vous intéresse.
  • Familiarisation avec un style de musique.
  • Amour/passion vis à vis d’un artiste qui vous aura particulièrement marqué. Etc …

 

Le temps est un facteur déterminant. Imiter demande du temps. C’est s’imprégner de l’esprit et de l’énergie de l’artiste et jouer les bonnes notes ne suffit pas …

Imiter le jeu d’un artiste, c’est imiter la façon dont il attaque les notes, imiter le moment où il respire, imiter les articulations, les inflexions et les accentuations qu’il donne aux notes, imiter le placement rythmique, la sonorité  etc … C’est pourquoi il faut essayer de ne pas se donner de limites dans le temps, pas de pression inutile (n’en n’avons nous pas suffisamment dans notre quotidien ?). Il faut savoir faire des pauses, mettre de côté son travail un moment pour mieux y revenir plus tard.

Ne pas se donner de limites dans le temps, à condition de diversifier sa pratique musicale. Il ne faut pas perdre de vue que le relevé n’est qu’un exercice (certes important) parmi tant d’autres, au service de l’improvisation musicale. Le travail du son, les gammes, les chromatismes, la lecture, la connaissance des standards etc … ne doit pas être négligé au profit du relevé exclusivement. Il faut savoir faire un va et vient juste et équilibré entre ces différents domaines.

Le relevé permet avant tout de développer l’oreille, la mémoire auditive et l’imagination créatrice.

Jacques Siron nous dit : « Le relevé est un apprentissage oral de la musique, il s’agit de frôler au plus près la pensée musicale de l’improvisateur ou du compositeur, d’en saisir les intentions, les nuances et les couleurs, de traquer les petits détails aussi bien que les grands gestes, de fixer dans sa mémoire non des séries de notes mais des images sonores ».

 

Que faut-il relever, par où commencer ?

Je réponds souvent à cette question de mes étudiants par une réponse « élémentaire ». Commencez par chanter ou fredonner sur un titre qui vous plait particulièrement.

En effet, le chant est la base de tout chant improvisé, le saxophone, le piano, la guitare, la trompette, l’accordéon ou le pipeau ne sont que des instruments pour traduire les mélodies formidables que nous avons tous dans la tête.

Essayez d’être le plus juste possible, je ne parle pas seulement de justesse au niveau du chant, mais surtout au niveau rythmique. Essayez d’être le plus précis possible, essayer de « chanter » les parties de basse et/ou de batterie, faites  du scat, prenez des points de repères, écoutez des chanteurs…

Répéter « l’exercice » le plus souvent possible en diverses occasions sans votre instrument, (en voiture, sous la douche, dans votre cuisine …), soyez dans un état de passivité extrême. Absorbez le morceau et surtout le passage improvisé tel qu’il vous parvient aux oreilles. Soyez un mélomane dans le sens propre du terme.

Un mélomane est avant tout un amoureux de la musique mais tous les mélomanes ne sont forcément instrumentistes.

Mon frère aîné par exemple est un fan absolu du légendaire guitariste Jimi Hendrix, mais à aucun moment de sa vie, il n’a eu le désir, l’envie, le temps, la volonté, le courage ou l’opportunité de prendre une guitare pour essayer de copier son maître. Peut importe, la passion lui suffit.

Les grands mélomanes dans la musique classique peuvent reconnaître et chanter des œuvres entières de Chopin, Bach ou Mozart sans connaître une seule note de musique.

C’est la passion et le chant qui doivent avant tout orienter votre choix de relevé et il ne faut pas négliger cette étape importante. La technique instrumentale et la connaissance des notes viendront « naturellement » dans un second temps.
Essayer aussi de relever avec un autre instrument que le vôtre (piano, guitare).

Dans votre pratique du relevé, vous pouvez utiliser les outils de notre technologie moderne, je veux parler de ces logiciels informatiques qui permettent de « timestretcher » la musique, c’est-à-dire ralentir (ou accélérer) en conservant la hauteur des sons. Vous pouvez aussi mettre certains passages délicats en boucle pour les analyser de façon plus approfondie.

Faut-il apprendre le relevé par cœur ou l’écrire ? Les avis divergent sur cette question. Je pense qu’il faut faire les deux. D’abord l’apprendre par cœur comme une « chanson » en cherchant à jouer avec le mp3 au plus proche du tempo original et ensuite être capable de l’écrire sur une portée mais sans l’aide de l’instrument. Ceci pourra permettre de  comprendre les spécificités rythmiques du morceau et au besoin d’isoler certaines phrases remarquables que vous pourrez transposer dans plusieurs tonalités. Dans cette perspective, la notation musicale ne sert que d’aide mémoire et surtout pas de but ultime.

Pour conclure, je dirais qu’il faut persévérer (suivant son temps disponible), les relevés les plus difficiles sont les premiers. Par la suite plus vous en ferez, plus l’exercice vous passionnera, et plus vous irez vite car votre oreille va se développer et reconnaître de plus en plus vite les intervalles entre les sons. N’hésitez pas à diversifier vos relevés selon vos envies (variez les styles, les instruments, relevez des chanteurs).

 

Je vous propose à présent quelques exemples de ma pratique personnelle du relevé au service de l’improvisation musicale :

–  Charlie Rouse est un saxophoniste remarquable. Fidèle compagnon de Thélonious Monk, le meilleur pianiste de tous les temps (excusez du peu), son phrasé est intéressant à plus d’un titre. Le placement rythmique est d’une redoutable efficacité avec un jeu sur les syncopes, de plus, l’utilisation de modes « monkiens » très/trop typés (c’est selon … ) donne une couleur très particulière à son discours musical improvisé. Dans Bright Mississipi, j’essaye de pratiquer en imitant au mieux Charlie.

– Dexter Gordon est un saxophoniste tout aussi remarquable que Charlie Rouse, son oeuvre est colossale. Il a aussi tourné dans le film de Bertrand Tavernier, « Autour de minuit », qui raconte la fin de vie de Bud Powell (pianiste de son état, personnage majeur dans l’histoire du jazz en général et du be-bop en particulier). Le phrasé de Dexter est particulier dans la mesure où il est très fluide, et pourtant il attaque presque toutes les notes. C’est ce qui m’a séduit dans Cheesecake.

– Sonny Rollins est un colosse du saxophone, excusez du peu encore une fois. Peut être la dernière légende vivante du saxophone ténor avec une carrière époustouflante. Sa façon d’articuler les notes sur St Thomas est magistrale, tout simplement magique dans un discours musical dynamique.

 

Enjoy & Practice…

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